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Serge Bile (Journaliste et écrivain) : « Je suis heureux que mon travail ait été enfin reconnu dans mon pays »


Serge Bilé, vous avez reçu, à la 10ème édition du Salon International du Livre d’Abidjan, le Prix National Bernard Dadié de la Littérature pour votre œuvre Boni. Que représente pour vous cette distinction ?

Ça fait 25 ans que je travaille sur la question de la mémoire, en explorant des pans d’histoires oubliées liées aux mondes noirs. J’ai commencé avec les Boni de Guyane en 1993. J’ai continué avec la question des Africains et Antillais déportés dans les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale. J’ai également retracé le parcours du seul passager noir qui se trouvait sur le Titanic et évoqué le premier samouraï étranger au Japon, en soulignant qu’il était africain, alors qu’on croyait jusqu’ici qu’il était britannique. Bref, j’ai fait tout ça et bien d’autres choses dans un seul but : contribuer à faire connaitre celles et ceux, issus de nos communautés, qui ont fait l’Histoire. Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, ce travail est récompensé par le Prix National Bernard Dadié de la Littérature. Je m’en réjouis, même si ça a pris beaucoup de temps. Je m’en réjouis d’autant plus que cette récompense m’a été décernée chez moi, à Abidjan.

D’avoir reçu ce prix ajoute-t-il une valeur particulière à l’écrivain que vous êtes ?

Non, ça n’ajoute rien et ça ne change rien non plus. Tant que je pourrai et si j’en ai les moyens, je continuerai à faire mon travail de recherches et d’écriture.

Quelle est l’histoire de ce livre ? A quel moment vous vous dites : « Il faut que j’écrive ce livre sur les Boni. » ?

D’abord il faut revenir au point de départ. En 1993, j’atterris en Guyane et je découvre, après deux heures de pirogue, au milieu de la forêt, le village d’Apatou, peuplé de Boni. Ce sont des descendants d’esclaves notamment Akan qui forment un peuple singulier, composé d'hommes et de femmes issus, non seulement de la Côte d'Ivoire, mais aussi du Ghana, Dahomey, Togo, Cameroun, Congo et de l'Angola. Je ressens un choc et je décide d’organiser le voyage du retour pour une douzaine de Boni à Abidjan en 1994. La délégation est accueillie triomphalement au CCF, puis à Tiassalé et Aby, avec tous les honneurs dus à celles et ceux qui reviennent sur la terre de leurs aïeux. Aujourd’hui, 25 ans après ce voyage et un documentaire réalisé autour de ces retrouvailles, j’ai voulu boucler la boucle, finir ce que j'avais commencé. J’ai donc écrit ce livre pour raconter d’où vient une partie de ces Boni, en particulier ceux qui se rattachent à la sphère Akan. Ce livre permettra aux Ivoiriens de connaitre l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui sont une partie d’eux. C’est un devoir de mémoire pour nous et pour nos enfants !

Finalement, est-ce que ce premier contact que vous aviez établi entre les Ivoiriens et les Boni et Guyane a-t-il été conservé ?

A la vérité, non. Vous savez comment sont les dirigeants politiques. Ils vous promettent monts et merveilles quand les flashes crépitent et ils oublient tout, dès que les lumières s’éteignent. En 1994, on m’avait assuré que le gouvernement ivoirien ferait tout pour entretenir ce lien, avec des moyens conséquents. J’attends toujours. Vingt-cinq ans après, je veux relancer le pont entre les Ivoiriens et les Boni. J’aimerais faire revenir une délégation de la Guyane et faire en sorte que ces échanges entre nos deux rives deviennent naturels.

 

Comment les populations ivoiriennes ont-ils accueilli votre livre sur les Boni ?

Il y a un enthousiasme autour de ce livre qui me surprend. Il est sorti presqu’en même temps qu’un autre de mes ouvrages, dont on commençait à parler amplement à Paris. Il s’agit de Yasuke. C’est un essai romancé consacré au samouraï dont j’ai parlé plus haut. On s’attendait à ce que Yasuke occulte la sortie en avant-première de Boni à Abidjan. A ma grande surprise Yasuke a rencontré le succès mais Boni l’a dépassé, sans doute parce que les Ivoiriens se sont reconnus dans cette histoire.

On dit que l’identité africaine des Boni de Guyane semble bien plus marquée que les autres populations Noires des Amériques. Qu’est-ce qui justement fait la particularité de ce peuple ?

Les Boni ont la particularité en effet d'avoir su préserver au fil des siècles leurs traditions africaines, comme en témoigne le documentaire que j’ai réalisé en 1994. Pour ceux d’entre eux qui sont issus de la sphère Akan, on retrouvait des prénoms comme Kouamé ou Affiba. Les Boni reconnaissent également un Dieu suprême, Nana. Il y a également les contes, dont le héros Anansi l’araignée ressemble trait pour trait à Kouakou Ananzè. A cela s’ajoute enfin l’héritage culturel des Ewé du Togo, des Fon du Dahomey ou des kikongo du Congo. On pourrait presque dire, quand on voit comment leurs coutumes se sont entremêlées au fil de l’histoire pour ne former qu’un seul peuple, que les Boni sont les précurseurs du panafricanisme.

Serge Bilé, quelle est votre technique de collecte d’informations sur ces histoires méconnues des Noires ? Et comment vous vérifiez vos sources ?

Je travaille à partir des archives ou des écrits le plus souvent des auteurs de l’époque dont je parle. Le plus dur souvent c’est la langue et la distance, mais aussi la rareté des documents. Pour Yasuke, j’ai mis en place une stratégie pour faire des recherches à distance à Tokyo, sans connaître personne sur place et sans parler japonais. De relations en relations, on finit toujours par nouer le contact avec un chercheur qui veut bien vous aider, d’autant que le défi le stimule face à une histoire qui s’est passée dans son propre pays et dont il n’avait pas connaissance. Pour Boni, j’ai été confronté également au problème de langue, puisque les archives sont essentiellement hollandaises. C’est au Surinam, alors colonie néerlandaise, qu’est né ce peuple. De la même façon, en tissant ma toile, je suis tombé sur une Guadeloupéenne passionnée d’histoire qui a vécu à Amsterdam. Elle m’a beaucoup aidé pour la traduction.

Faire des recherches nécessite des fonds importants. Qui finance les recherches de Serge Bile ?

Je les finance moi-même, ou plutôt je les finançais moi-même, car au bout de 25 ans, j’ai atteint mes limites. Mais j’ai compris aujourd’hui qu’on ne peut rien attendre des aides publiques, en tout cas rien de conséquent. Pour Boni, quelques mécènes m’ont néanmoins aidé. Ça a permis de limiter la casse en terme de dépenses, mais on sort toujours de telles recherches, quand bien même exaltantes, avec les poches trouées.

Après vos nombreux ouvrages à succès sur la question noire, est-ce que vous avez le sentiment aujourd’hui que l’Histoire des Noirs est un peu plus visible ?

Oui et non. Oui, s’il s’agit des lecteurs africains ou antillais qui recherchent de plus en plus leur histoire, en se manifestant davantage. Non, s’il s’agit du reste du monde qui fait toujours peu cas de nous. Mais pour moi, l’important c’est que les nôtres s’éveillent toujours plus nombreux aux récits qui parlent d’eux et de leurs ancêtres, en les faisant entrer de plain-pied dans l’Histoire, au même titre que les autres.

 

Serge Bilé, vous qui avez grandi en France, comment est né en vous cet intérêt pour la question noire ?

Ma passion pour la question noire date de ma rencontre avec les Boni. Quand je suis arrivé pour la première fois à Apatou en 1993, j’ai été saisi par ce que j’ai vu et j’ai été également interloqué par ce que m’a dit le chef du village, qu’on appelle là-bas le capitaine. Il m’a confié son plus grand regret, n’avoir jamais pu, faute d’argent, aller sur la terre de ses ancêtres qu’il méconnaissait au point de me demander : « C’est comment en Afrique ? Est-ce qu’il y a la neige là-bas ? » Je me suis dit ce jour-là que ce n’était pas normal que les Boni sachent si peu  de choses sur l’Afrique et que les Africains sachent si peu de choses sur eux. J’ai donc décidé, à partir de ce moment, de m’investir à fond dans l’histoire des peuples noirs, de révéler le destin de ces hommes et de ces femmes dont on ne parle jamais, de permettre enfin aux Africains de connaitre leurs frères et sœurs de la diaspora. Et vice versa !

 

Quelle est aujourd’hui la responsabilité de l’écrivain africain par rapport à sa société, à son peuple, à son Histoire ?

Je ne suis pas certain qu'il faille assigner une responsabilité particulière aux écrivains. Contrairement aux politiciens, ils ne sont pas élus et n'ont donc pas de compte à rendre à la population. De plus, il y a une variété d'écrivains, entre ceux qui choisissent le roman, la science-fiction, l'essai ou la poésie. Je crois au final que c'est à chaque auteur de savoir la portée qu'il veut donner à sa plume. Personnellement j’ai choisi de participer à un mouvement d’ensemble de réappropriation de notre histoire et d’apporter ma pierre à l’édifice en produisant des livres aussi différents les uns des autres.

Par serge Grah